mardi 5 octobre 2010

Les territoires de la délivrance

Tel est le titre de la thèse tout à fait passionnante soutenue le 03 mai 2010 pour l'obtention du doctorat en sociologie par Sarah Demart à l'Université de Toulouse - Le Mirail (Thèse en cotutelle européenne avec l'Université catholique de Louvain-La-Neuve en Belgique). Le sous-titre est plus explicite : Mises en perspectives historique et plurilocalisée du Réveil congolais (Bruxelles, Kinshasa, Paris, Toulouse). Il s'agit là d'un des premiers travaux de recherche approfondis sur les Eglises pentecôtistes-charismatiques créées en République démocratique du Congo, ex-Zaïre, et en Europe (en l'occurrence en France et en Belgique) par des Congolais, après la thèse soutenue à la Sorbonne en 1991 par Majagira Bulangalire1, aujourd'hui président de la Communauté des Eglises d'Expressions Africaines de France (CEAF) et pasteur de l'Eglise Réformée de France, et celle soutenue en 2000, en Belgique, par le pasteur Célestin Kibutu (tous deux originaires de RDC)2.

L'auteure a fourni un travail de recherche exemplaire, et pour tout dire, impressionnant, en enquêtant sur divers sites (Toulouse, pour commencer, puis Bruxelles, Paris et Kinshasa) ce qui permet, et ce n'est pas là le moindre intérêt de cette thèse, la mise à jour des réseaux transnationaux sur lesquels s'appuient les Eglises en question. Sans compter des analyses très fines et pertinentes dont on avait déjà pu avoir un aperçu dans les articles parus dans diverses revues depuis 20083.

Il se trouve que la thèse de Sarah Demart peut être lue ou même téléchargée sur cette page du DIAL (Dépot institutionnel de l'Académie 'Louvain') :
http://dial.academielouvain.be:8080/vital/access/manager/Repository/boreal:32267.

Alors, bonne lecture!




Photos : Convention nationale de l'Eglise des "Semeurs du Christ" (Eglise créée en 1999 dans la région parisienne par l'apôtre Shora Kuetu, originaire de RDC, aujourd'hui présente dans plusieurs villes de France et à l'étranger). Nantes - 22 et 23 mai 2010
(© Bernard BOUTTER) . 

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1. BULANGALIRE Majagira, Religion et intégration à la société française dans la période actuelle : le cas des négro-africains en région parisienne et des protestantismes, Thèse de doctorat en sciences des religions, Paris IV, Sorbone, 1991 (inédit).
2. KIBUTU Célestin, Nouvelles églises indépendantes, un phénomène ecclésial observé au Congo Kinshasa et auprès de ses extensions en Europe Occidentale : Approche historico-missiologique, Evangelische Theologishe Faculteit, Leuven (Flandre, Belgique), 2000 (inédit).
3. DEMART Sarah, « La recomposition de l’ordre des hiérarchies par le pentecôtisme congolais (République démocratique du Congo) à travers l’évangélisation des autochtones (France et Belgique) » in Les Cahiers de la Méditerranée : Migration et Religion en France (XIXe-XXe siècles), n° 76, Juillet 2008. Cf. également DEMART Sarah, « De la “secte” au représentant communautaire… Processus de reconnaissance différenciés des églises de réveil congolaises (RDC) dans les contextes migratoires français et belges » in Les nouvelles minorités religieuses dans l’espace public : Demandes de reconnaissance et réponses institutionnelles dans les pays occidentaux, éd. la Découverte, septembre 2008. Ainsi que DEMART Sarah, « Le ‘combat pour l’intégration’ des Eglises issues du Réveil congolais »,Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 24, n°3, 2008.

vendredi 9 juillet 2010

Tensions communalistes à Maurice : un rassemblement pentecôtiste perturbé par des extrémistes hindous

Je n'ai pas consacré beaucoup d'attention à l'actualité mauricienne ces derners temps. Or un événement en date du 14 mars dernier mérite d'être signalé, dans le prolongement des notes déjà publiées sur ce blog au sujet du pentecôtisme mauricien. Ainsi, dans l'article intitulé "Questions de chiffres", daté du 10 novembre 2009, j'écrivais : "Si la question de l'importance numérique de ces mouvements n'a pas de répercussion particulière sur le plan politique en France métropolitaine, pas plus qu'à la Réunion d'ailleurs, cela n'est pas le cas à l'île Maurice.  (...) Régulièrement, le prosélytisme de la Mission Salut et Guérison ou d'autres Eglises évangéliques charismatiques en direction des Mauriciens d'origine indienne est dénoncé en termes très virulents par certains mouvements, comme par exemple par les extrémistes de l'organisation Voice of Hindu qui ne reculent pas devant certains excès et même des actions violentes pour la défense de la religion hindoue."

Or, ce qui s'est passé le dimanche 14 mars 2010 dans le cadre d'un festival gospel organisé par l'Eglise pentecôtiste Light Ministries International à Triolet, une commune peuplée majoritairement de Mauriciens d'origine indienne hindouiste, illustre parfaitement mes propos cités ci-dessus. 3000 personnes environ, rassemblées pour l'occasion sous un chapiteau, ont été violemment prises à partie par un groupe d'activistes liés à certaines associations hindoues hostiles aux Eglises pentecôtistes locales, comme Kranti qui avait déployé  à Triolet des banderoles dénonçant les supposées "conversions forcées" dans le cadre de ces Eglises, ou comme VOH (Voice of Hindu). Bilan de l'agression : quelques blessés légers, des chaises cassées, plusieurs voitures défoncées, un début d'incendie dans un champ de cannes, mais surtout une grande agitation médiatique locale, surtout lorsque le dirigeant de Kranti, accusé d'avoir été présent parmi les fauteurs de trouble, fut arrêté puis très rapidement libéré sous caution.

Suite à cela, les représentants de diverses associations hindoues, dont Kranti et VoH, dénoncèrent publiquement la "provocation" que constituait, selon eux, l'organisation d'un rassemblement pentecôtiste dans un "fief" hindou (à Triolet s'élève un des principaux temples hindous de l'île) et la "duperie" consistant, toujours selon eux, à attirer une partie de la population indienne locale par l'entremise d'une star de Bollywood, le comédien "born again" Johnny Lever. Un Front Commun fut créé pour réclamer une interdiction des conversions (alors que la Constitution mauricienne garantit la liberté religieuse), un démantelement des "sectes pentecôtistes" présentes dans l'île, et même la dissolution du "Conseil des religions", une ONG créée en 2001, gérée par un comité exécutif de dix réprésentants des principales religions à Maurice (dont l'hindouisme), oeuvrant entre autres pour la paix religieuse. De l'autre côté, alors que les responsables de Light Ministries International se déclaraient ouverts au dialogue avec leurs agresseurs, la Fédération des Eglises Protestantes Pentecôtistes (FEPP, fondée en 2004, site internet ici) à laquelle appartient l'Eglise en question créait le National Pentecostal Council (présidé par Cyril Demba, de la Full Gospel Church of God), pour demander à l'Etat mauricien une reconnaissance légale en tant que religion, comme l'avait fait auparavant, en 2006, les Assemblées de Dieu mauriciennes.

On le constate, la visiblité accrue des protestants évangéliques, notamment pentecôtistes-charismatiques, exacerbe, comme on pouvait le craindre, les tensions communalistes dans l'île...



http://www.fepef.com/wp-content/uploads/2010/03/eglises_thumb.jpg
Photo : defimedia.info



Sources :

mercredi 17 février 2010

Les débuts du Renouveau Charismatique à l'île Maurice

Le texte suivant, que l'auteur, Valérie Aubourg, doctorante à l'Université de la Réunion, m'a très aimablement autorisé à publier sur mon blog, présente un grand intérêt à mes yeux. Non seulement il expose, comme le titre l'indique, les débuts du Renouveau Charismatique sur l'île Maurice avec le témoignage d'acteurs de l'époque très impliqués comme Odile Gallet ou Mgr Piat, l'actuel évêque de Port-Louis, mais, en outre, il éclaire les origines d'Eglises néopentecôtistes évangéliques comme le Centre Chrétien de Miki Hardy, apportant ainsi d'utiles compléments, et même une nouvelle perspective, aux articles proposés précédemment sur ce blog. Notamment quant au rôle primordial du prédicateur Pierre Mauvis - présenté ici du point de vue des informateurs cité plus haut - mais aussi quant à la façon dont le Renouveau Charismatique a été accepté, et même favorisé, à la fin de cette décennie 1970 au sein de l'Eglise catholique locale,




Les débuts du Renouveau Charismatique catholique à l’île Maurice


Par Valérie AUBOURG (Université de La Réunion)



En 1975 une mauricienne prénommée « Sœur Anunciata », religieuse des « Lorettes », se rend au premier rassemblement international du Renouveau catholique de Pentecôte à Rome1. A son retour, elle fonde le Renouveau Charismatique catholique à l’île Maurice en initiant un premier groupe de prière. Ses membres se réunissent au couvent des sœurs de Notre-Dame-de-Lorette à Curepipe. Au départ, le groupe rassemble des Mauriciens issus de toutes les catégories sociales et de toutes les origines ethno-cuturelles, bourgeois « blancs » compris3.

En février 1976, le Sud-africain Pierre Mauvis4, rejoint le groupe. Ancien pasteur des Assemblées de Dieu sud-africaines, il tait son appartenance confessionnelle aux membres du Renouveau Catholique. « Tout le monde croyait qu’il était catholique, se souvient Odile Gallet5, d’ailleurs les gens ne l’auraient pas accueilli s’ils ne l’avaient pas cru catholique…»6 Mais progressivement, l’homme se révèle iconoclaste : « Il a commencé à demander au malades qu’il visitait à l’hôpital d’arracher les croix qu’ils portaient au cou »7 explique Monseigneur Piat. « Au début il était respectueux mais peu à peu, il nous a dit de ne pas prier Marie, que nous n’avions pas besoin des médailles et des sacrements »8 rajoute Odile Gallet. Cette dernière, accompagnée par la Sœur Anunciata, se rend alors à l’évêché afin d’informer Monseigneur Margeot des pratiques de Pierre Mauvis. Il s’en suit une mise au point entre les deux hommes, le premier donnant au second des consignes strictes quant au respect des us et coutumes catholiques.

Le Sud-africain continue à s’investir dans le groupe de prière du couvent de Lorette avant de faire à nouveau preuve d’insubordination. « Le père Sullivan, qui avait entre temps pris ses fonctions de curé de la paroisse Sainte Thérèse9, était venu faire un enseignement au sein du Groupe de Prière. Il avait à peine terminé que Mauvis démolissait tout ce qu’il venait de dire » se souvient Odile Gallet. Les responsables du Renouveau se rendent alors une seconde fois auprès de l’Evêque10 http://www.lematinal.com/files.php?file=jean_margeot.jpget celui-ci interdit à Pierre Mauvis de poursuivre ses activités au sein du groupe de prière. Le prélat prend sa plume et demande à ce que sa lettre soit lue en chaire dans toutes les paroisses insulaires. Le message est clair : il somme chacun de choisir entre l’Eglise catholique et Pierre Mauvis. Le mercredi qui suit, Pierre Mauvis se rend dans le groupe de prière et affiche ouvertement son identité protestante. Il invite tous les membres de l’assemblée souhaitant continuer à prier avec lui à le suivre. Plus de 480 personnes partent à sa suite, elles ne seront que 13 à rester. Le pasteur pentecôtiste11 s’installe à proximité du couvent et loue un grand bâtiment aux « Arcades Salafa » de Curepipe12. Parmi les « disciples » qui quittèrent à sa suite le Renouveau catholique, on notera la présence d’Audrey Hardy dont l’époux, Miky, sera amené à jouer un rôle important dans la pluralisation du paysage pentecôtiste-charismatique en créant le Centre Chrétien au début des années 1980.

Photographie ci-dessus : Mgr Margéot (1916-2009), premier Mauricien évêque du diocèse de Port-Louis, de 1969 à 1993.

Suite à ses déboires avec le groupe de prière de Curepipe, l’Eglise catholique s’attèle à la question du Renouveau. Afin d’éviter d’autres « dérives » pentecôtistes, elle demande au dominicain français Jean Claude Sagne13 de venir les conseiller. Ne pouvant s’y rendre, c’est un père jésuite de Tananarive, Etienne Pillain, qui passera le mois d’août 1977 à l’île Maurice afin d’expliquer aux prêtres et aux fidèles comment accueillir le Renouveau sans abandonner le catholicisme.

De son côté, Monseigneur Margéot se rend en Belgique pour y rencontrer le Père Ralph Martin, responsable International Renouveau Charismatique Catholique et le Cardinal Suenens14. Ses interlocuteurs répondent à son questionnement en une affirmation pleine de clarté : « il vous faut un Renouveau catholique fort !». Acquis à la conviction de ses hôtes, Jean Margéot poursuit son voyage, destination Paris, afin de rencontrer Pierre Goursathttp://www.laprocure.com/cache/couvertures/9782915313789.jpg, le fondateur de la communauté de l’Emmanuel. Ce dernier s'étonne de la visite du prélat15. En effet, en ces débuts du Renouveau charismatique français l’homme est davantage habitué à la méfiance du clergé. C’est ainsi que Jean Margéot fut le premier évêque à monter sur sa péniche !

Photographie : Pierre Goursat (1914-1991) fondateur de la communauté charismatique catholique de l'Emmanuel.

La visite est concluante et l’Emmanuel envoie Charles-Eric Hauguel16 avec plusieurs autres de ses membres17afin de structurer le Renouveau mauricien. La communauté de l’Emmanuel (française) forme les fidèles du Renouveau local et dispense ses conseils en matière d’organisation de la mouvance ecclésiale. Mais, quelques temps plus tard, Pierre Goursat, cherchant à structurer sa Communauté et désirant pouvoir incardiner ses prêtres dans le Diocèse de Port-Louis, demande à Mgr Margéot d’être le répondant canonique de la Communauté Emmanuel. Il lui propose en échange d’envoyer plusieurs prêtres de la Communauté travailler dans son diocèse de l’Océan Indien. Mgr Margéot sera tenté d’accepter, mais après avoir pris conseil auprès de plusieurs ecclésiastiques à Paris19, il décline donc l’offre de Pierre Goursat. Néanmoins, ce conflit n’entache pas son aspiration à favoriser le Renouveau charismatique local. C’est ainsi que durant tout son épiscopat, il s’attachera à soutenir cette mouvance dans son diocèse. Dans la continuité des deux lettres pastorales qu’il rédigea dans les années 1970, l’évêque mauricien restera convaincu du bien-fondé du Renouveau catholique.


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1. Ce congrès rassemble 10 000 participants en provenance de plus de soixante pays. A cette occasion, le pape Paul VI posa cette question qui restera dans les annales du Renouveau : « Comment ce Renouveau ne pourrait-il pas être une « chance » pour l’Eglise et pour le monde ? Et comment, en ce cas, ne pas prendre tous les moyens pour qu’il demeure ? » En qualifiant le Renouveau de chance, non seulement le pape lui offrait la légitimité qu’il espérait mais il encourageait alors le développement de ce « nouveau printemps pour l’Eglise. »
2. Franco-Mauriciens, descendants de colons.
3. A l’heure actuelle, cette catégorie ethno-culturelle a délaissé les bancs du Renouveau charismatique catholique qui comprend essentiellement des fidèles parmi les « gens de couleur » : Créoles d’origine afro-malgache.
4. Selon Bernard Boutter, « Il semble que les Mauvis constituent une vieille famille franco-mauricienne (les Franco-Mauriciens sont les descendants des riches planteurs français restés dans l'île après le passage de celle-ci sous domination britannique en 1810). Comme bon nombre de leurs compatriotes, certains membres de cette famille ont probablement émigré en Afrique du Sud durant la période de décolonisation de l'île (1947-1968), par peur de la prise de pouvoir par la majorité indienne hindouiste. », voir ici.
5. Odile Gallet fut membre du groupe de prière à partir de janvier 1977 puis nommée responsable du groupe par l’évêque en 1978.
6. Souillac, entretien du 31.07. 2009
7. Beau-Bassin, conversation du 13.11.2009
8. Souillac, le 31.07. 2009
9. Le couvent de Lorette jouxte l’église de la paroisse Sainte Thérèse
10. En 1977, l’évêque Margéot n’avait pas encore été « élevé à la dignité cardinalice ».
11. Mauvis était pasteur des Assemblées de Dieu sud-africaines. Néanmoins, le message qu’il délivre à Maurice s’inspire principalement du pentecôtisme nouvelle vague aussi qualifié de « néo-pentecôtisme ».
12. En 1996, Pierre Mauvis et sa famille quittèrent l'île Maurice pour s'installer définitivement en Afrique du Sud.
13. Jean Claude Sagne, prêtre de la mouvance charismatique française, joua un rôle important dans le Renouveau à la Réunion. En aout 1997, il venait de passer un mois sur l’île sœur afin de soutenir le groupe de prière de la Trinité, lorsque les catholiques mauriciens firent appel à lui.
14. L'archevêque de Malines-Bruxelles était très favorable au Renouveau Charismatique.
15. La péniche du Mont Thabor, amarrée en bord de Seine à Neuilly, est le siège de l'Emmanuel. C’est là que Pierre Goursat (1914 à 1991) vivait.
16. C’est à la suite de cet appel de Mgr Margeot à Maurice que Charles-Eric Hauguel se rendra sur l’île de la Réunion où il fera part de ses conseils auprès de Mgr Aubry au sujet du Renouveau réunionnais.
17. On notera parmi les membres de la communauté nouvelle française envoyé à Maurice, l’actuel évêque de Toulon, Dominique Rey, qui n’était alors que séminariste.
18. Mgr Margéot prend notamment rendez-vous avec l’archevêque de Paris : Mgr Jean-Marie Lustiger.

jeudi 11 février 2010

Une megachurch baptiste à l'avenue du Maine (Paris)?

Tel est le titre d'une note découverte tout récemment au hasard de mes errances sur la Toile.




Publiée le 06 septembre 2009 sur le site de la Société d'Histoire et de Documentation Baptistes de France (SHDBF), elle mentionne le projet tout à fait incroyable d'un immense "Centre Chrétien" baptiste au coeur de Paris (avec librairie, piscine et même un jardin d'enfants sur le toit)... dans les années 1920! En témoignent quatre planches, proposées en téléchargement, du projet immobilier de l'époque, finalement abandonné. A découvrir ici, sur le site de la SHDBF. Etonnant!

mercredi 3 février 2010

Néocolonialisme et racisme télévisuels

Insupportable, le formatage des esprits effectué actuellement sur TF1 dans un programme, "La ferme aux célébrités", consternant de vulgarité et de "beauferie", charriant tous les pires stéréotypes sur le continent africain. C'est ce que dénonce à juste titre un article de Rue89, qui qualifie le programme en question de "télé banania", alors que le site d'Arrêt sur Images, lui, se pose la question de savoir si TF1 "réinvente Tintin au Congo?", tout comme Jeune Afrique qui dénonce les mêmes "clichés éculés" non sans une certaine lassitude (voir ici).

Eh non, malheureusement, tous ces relents de néo-colonialisme sont loin d'avoir disparu de nos jours. Qu'on se souvienne de la résurgence au milieu des années 1990 pour la France (dans un "safari-parc" de la région nantaise) et dans les années 2000 en Belgique et en Allemagne1 (voir ici) des tristement célèbres "zoos humains" qui, une centaine d'années plus tôt, ont largement contribué à la contruction de cet imaginaire occidental raciste. Voir notamment sur le sujet l'ouvrage collectif publié en 2002 aux Editions La découverte (réédité en 2004) sous la direction de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boetsch, Eric Deroo et Sandrine Lemaire:


La référence est loin d'être fortuite, car pour les auteurs du livre en question, les reality shows actuels ne sont autres qu'une version actualisée, télévisuelle, de ces "zoos humains" dans nos sociétés occidentales modernes. La "ferme aux célébrités", par ce qu'elle donne à voir, tout autant qu'à entendre, s'avère ainsi le parfait exemple de télé-poubelle où toute dignité humaine est allègrement bafouée.

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1. "Les zoos humains sont-ils de retour?" Article d'Olivier Barlet et Pascal Blanchard paru dans Le Monde du 27 juin 2005.

mardi 19 janvier 2010

Mobilisation pour Haïti en milieu évangélique

Une note publiée hier sur le blog de Sébastien Fath évoque la tragédie haïtienne, en s'intéressant aux Eglises chrétiennes, catholique et protestantes, dans cette île frappée par une catastrophe sans précédent, ainsi qu'à la mobilisation en France, au sein de ces deux confessions religieuses, pour la mise en place d'une aide à destination de la population haïtienne durement éprouvée.

Cette solidarité est aussi le cas des Eglises Evangéliques, comme on peut le constater, pour ne prendre que quelques exemples, sur le site des Assemblées de Dieu de France, sur celui de la Fédération des Eglises Chrétiennes Evangéliques (une Fédération d'Eglises pentecôtistes-charismatiques rassemblant 578 Eglises dans 18 pays - 34 Eglises en France) ou encore sur celui de COEF5 (un réseau international d'Eglises charismatiques créé à l'initiative de l'évangéliste Philippe Joret). Soit dit en passant, on remarquera que l'article sur le site des ADD de France mentionne, avec une certaine distance critique, les propos du télévangéliste américain Pat Robertson quant aux raisons selon lui du séisme (un pacte contracté avec le diable au cours de la révolte menant à l'indépendance haïtienne), propos évoqués  également dans un des commentaires suscités par la note de S. Fath.

Ce genre de discours au contenu plus que discutable mérite tout de même une certaine attention, d'un point de vue sociologique et anthropologique, car il contribue à "encoder" un imaginaire global promu notamment dans le monde entier par des milieux "néo-charismatiques" obsédés par la démonologie et de supposés "complots sataniques".

Cet imaginaire se retrouve dans le contexte malgache, par exemple. Ainsi, en 2004, le président Marc Ravalomana fut accusé publiquement par le pasteur Richard Andriamanjato1 d'avoir "pactisé avec Satan" et, grâce à cela, de s'enrichir au détriment de la Nation malgache entraînée, elle, "vers le gouffre". Cette accusation visait à renverser complètement l'image associée à Marc Ravalomana dans une partie de la population malgache au moment de son accession au pouvoir en 2002 : celle de l'homme d'affaires prospère car "élu par Dieu" pour sortir Madagascar de sa situation difficile. L'histoire en question resurgit en début d'année 2009, lorsque, après la prise du pouvoir par la force d'Andry Rajoelina, des mpiandry, c'est à dire des fidèles de mouvements de Réveil (fifohazana) au sein du protestantisme malgache, brûlèrent ostensiblement des objets censés avoir appartenu à l'ancien président, présentés comme des preuves de "idolâtrie" et de la "sorcellerie diabolique" à laquelle se serait livré Marc Ravalomanana. Cet "autodafé" fut en quelque sorte la réponse en miroir aux événements de 2002 qui virent ces mêmes mpiandry investir les Ministères pour en exorciser les forces diaboliques supposées liées là aussi à l'ancien pouvoir de Didier Ratsiraka2.

http://www.laprocure.com/cache/couvertures_mini/9782845861626.jpgPour en revenir à la situation en Haïti, c'est à dessein que j'ai choisi comme exemple des mouvements de type pentecôtiste et charismatique, car, à côté des Eglises baptistes, méthodistes et nazaréennes, ce sont ces courants, pentecôtistes et évangéliques charismatiques, qui contribuent à la croissance forte du protestantisme en Haïti. On peut se reporter à ce sujet à l'ouvrage d'André Corten, Misère, religion, et politique en Haïti. Diabolisation et mal politique, Paris, Karthala, 2001 (qui aborde aussi le renouveau charismatique catholique), avec, en complément, l'analyse critique de ce livre, proposée par Laennec Hurbon dans les Archives de Sciences Sociales des Religions.

Sébastien Fath souligne par ailleurs dans sa note le taux de pratique religieuse élevée en Haïti. C'est le cas également pour les Haïtiens en France comme le signale Claude Delachet-Guillon3 qui avance le chiffre de 90% de fréquentation au moins occasionnelle des Eglises chrétiennes pour les 30 000 Haïtiens ou originaires d'Haïti en France métropolitaine au milieu des années 1990 (selon les estimations  de cet auteur à l'époque, aujourd'hui ce chiffre monte probablement à 40 000 à 45 000 en France sans compter les résidents en outre-mer). Par contre, à la différence d'Haîti où le catholicisme est encore dominant par rapport au protestantisme (de moins en moins), il semble que ce soit  l'inverse en France (DELACHET-GUILLON, pp. 99 et sq.).

Pour ce qui est du protestantisme, deux Fédérations  regroupent une grande partie des communautés écclésiales locales, la plupart situées en ïle-de-France, représentatives des mêmes courants qu'en Haïti :

- L'Alliance des Eglises Evangéliques - Consistoire Protestant de France et d'Europe (créée dès 1985 à l'initiative du pasteur Emmanuel Toussaint, également président aujourd'hui du Consistoire Mondial Protestant Haïtien), une Alliance en dialogue avec la Fédération Protestante de France qui représente au moins 7000 fidèles en France, Belgique et Pays Bas.

- L'Union des Eglises Evangéliques Haïtiennes et Afro-caribéennes, présidée par le pasteur Luc Saint-Louis, qui revendique environ 1000 membres et qui est partie prenante dans la création du CNEF, le Conseil National des Evangéliques de France.

http://www.potomitan.info/ayiti/photos/radiographie.jpg



A lire sur le sujet : un ouvrage écrit par le pasteur Toussaint en collaboration avec Weibert W. Arthus, intitulé Radiographie de la communauté protestante haïtienne de France (Editions de l'Alliance, 2008), dont le site Potomitan (consacré aux cultures et langues créoles) fait une présentation détaillée, ici.
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1. Un pasteur protestant de la FJKM (l'Eglise Réformée malgache dont M. Ravalomana est vice-président) lié au gouvernement déchu de Didier Ratsiraka en tant qu'homme politique et ancien président de l'Assemblée nationale.
2. JACQUIER-DUBOURDIEU Lucile, "De la guérison des corps à la guérison de la Nation. Réveil et mouvements évangéliques à l'assaut de l'espace public", Politique Africaine, 86 : Madagascar, les urnes et la rue, juin 2002.
3. DELACHET-GUILLON Claude, La communauté haïtienne en Île de France, Paris, L'Harmattan, 1996, pp. 99 et sq..

vendredi 15 janvier 2010

L'oeil de Carafa

Ce blog n'étant pas exclusivement consacré au pentecôtisme, l'envie me vient de signaler un roman tout à fait extraordinaire dont j'ai terminé la lecture récemment.

Etonnant, l'ouvrage en question - publié en 1999 en Italie sous le titre "Q" et en France, en 2001, sous celui de "L'oeil de Carafa" - l'est à plus d'un titre : déjà par son souffle, son écriture talentueuse et son érudition qui ne sont pas sans évoquer les meilleurs romans d'Umberto Eco. Mettant en scène l'effervescence entraînée par la réforme protestante au cours des premières décennies du XVIe s. dans toute une partie de l'Europe, le récit, entrecoupé de missives adressé par un mystérieux espion, "Q", au cardinal romain Gianpetro Carafa (futur Paul IV), transporte le lecteur dans le sillage d'un non moins mystérieux capitaine anabaptiste, compagnon de Thomas Müntzer. On parcourt ainsi l'Allemagne secouée par les Guerres des paysans  pour finir  en Italie, à Venise, en passant par la cité théocratique de Münster, Anvers et les Pays-Bas. On y croise, au hasard des pages, Martin Luther et Philippe Melanchton, Thomas Müntzer, Melchior Hoffmann, Jan Matthijs, Jan de Leyde ou Eloy Pruystinck, mêlés à des anonymes dont le roman propose des portraits haut en couleur.  Dans cette fresque historique "pleine de bruit et de fureur" ponctuée de scènes apocalyptiques, les principaux personnages sont paysans, artisans, gens du peuple, voire du bas-peuple, comme sortis de tableaux de Brueghel l'Ancien. Tout cela sur fond de querelles théologiques et d'enjeux de pouvoir. Passionnant!

Toutefois, ce roman est également étonnant par le fait qu'il n'est pas l'oeuvre d'un auteur unique, mais de quatre jeunes écrivains italiens signant collectivement sous le pseudonyme de Luther Blissett (ce nom, emprunté à un footballeur anglais des années 1980, fut adopté à partir de 1994 par des centaines d'artistes et d'activistes altermondialistes en Europe et en Amérique du Sud). C'est pour cela que L'oeil de Carafa a pu être interprété par certains lecteurs et critiques comme un manifeste politique, une critique radicale, sous forme allégorique, de la situation actuelle en Europe... Terminons en précisant qu'en accord avec leurs convictions en ce domaine, les auteurs autorisent toute reproduction de ce roman (comme de leurs autres oeuvres publiées par la suite, à cinq, sous le nom collectif de Wu Ming), sous réserve que cela ne soit pas dans un but commercial : il s'agit là du principe du copyleft.

Pour en savoir plus, on trouvera facilement sur le Net divers articles et analyses sur ce roman époustouflant ou sur le collectif  Wu-Ming (voir par exemple ici, un article publié sur Rue89).